vendredi 4 décembre 2009
Je ne suis jamais allée à New York
lundi 30 novembre 2009
Glamour puanteur
- Un peu seulement. Mes chairs sont brulées.
Friction caresses molles.
Sa queue en feu, en plus des ecchymoses sur mes fesses. C'était en ville la nuit, après Come Together dans mes écouteurs et maintenant je ne sais plus écrire.
- Quoique, tu préfères quand c'est brutal, alors c'est comme tu veux. Moi je ne me caresse pas. Pas avant que ce soit dans ta bouche.
Lendemains de rédaction nues fesses et des demandes de subventions en beurrant ma chaise.
- Tu n'es pas venu dans ma bouche, je me demande ce que tu goûtes.
Suivi de
- J'aime pas les agaces. Tu viens ou tu me laisses tranquille.
Enfin, mémoire de l’humeur et du masochisme
- Va chier. J'avais jamais fourré une ptite grosse avant toi. J'ai l'habitude des belles femmes.
Vous voyez bien que je ne sais pas écrire les histoires d’amour.
The End
samedi 7 novembre 2009
Retour
Now playing : Modern romance. On est restée seule dehors sur le pont. Les passagers à l’intérieur achètent des chips dans les machines, s’ignorent les uns les autres. Ici tout est immobile. La ville est morte, pas un bruit, pas un pli. On allume une cigarette, les doigts rougis par le froid. Il suffit de respirer pour que la vie passe. Rien d’autre à faire qu’attendre. Lévis en face, chez-soi, la ville sur le cap, les lumières du couvent, semble loin.
On saute Visons of Johanna. Random : Sweet Jane. Ça ira. Sur le quai, les employés lancent les amarres. La sonnerie du départ se fait entendre et les moteurs se mettent en marche. On s’appuie sur le garde-fou pour ne pas perdre l’équilibre. Les eaux du fleuve sous nos pieds font des bouillons jaunes. Déjà on s’éloigne. On se demande si, en sautant, on arriverait à atteindre le quai d’ici.
Let’s get it on. Trop tard, Québec est déjà loin. Au milieu du fleuve, l’eau semble épaisse comme du pétrole. On jette le mégot, le vent l’attrape, puis le laisse plonger dans la nappe noire. Les joues piquent. On aperçoit des voitures sur le boulevard St-Laurent, chez-soi. Envie de rentrer.
Island in the streem. Les passagers se pressent, se poussent contre la passerelle. On monte le son pour ne pas les entendre. On fait vite, on esquive, dépasse, on avance parmi les autres. On descend les escaliers mouillés, le tapis imbibé : Attention Wet floor. On remarque les cernes blancs sur les bottes. Quelqu’un nous tient la porte, merci c’est gentil. Au coin de la rue, de retour en dehors, une voiture est arrêtée. On reconnaît papa à l’intérieur. Stop. Les écouteurs tombent dans la poche. On court un peu en saluant déjà de la main. La voiture démarre avant même qu’on y soit. Il y fera chaud.
Blood Pudding
Vous voyez bien que la vie existe, qu’il se passe des choses.
Sur
Shit happens.
Rue Vilain, l’hiver, composition suprématiste: carré blanc sur fond blanc. Juxtaposition Mur / Vitre / Rue. Carré d’où entre (sort?) la lumière blanche. Bancs de neige jusqu’à perte d’envies. Ciel : blanc. Arbres : blancs. Hommes : invisibles. La neige s’accumule, condamne les portes, les fenêtres. Une tache noire mouvante, un insecte étourdi de froid sur une nappe blanche. À l’aube aveugle, les pattes enfoncées dans le tapis, une floune anorexique belle comme un cadavre d’enfant regarde de l’intérieur. Les stores sont fermés en permanence. Il n’y a rien à voir. Elle n’a aucune mémoire du dehors.
Au déjeuner, le gros trisomique prend du bacon et des œufs sunny side up, la mère des cretons de veau extra-maigre sur du pain intégral, le père est déjà parti travailler et la floune ne mange rien. Elle vomit quand même, en cachette, de la bile et des boules de poil. Tout le monde sourit, tout le monde est poli, tout le monde espère secrètement tomber sur la balle chargée en jouant à la roulette russe.
Tout le monde meurt à la fin de toutes les histoires.
samedi 24 octobre 2009
Temps monotone
On objectera p-ê que ces instants dramatiques séparent deux durées plus monotones. Mais nous appelons monotone et régulière tout évolution que nous n’examinons pas avec une attention passionnée. Si notre cœur était assez large pour aimer la vie dans son détail, nous verrions que tous les instants sont à la fois donateurs et spoliateurs et qu’une nouveauté jeune ou tragique, toujours soudaine, ne cesse d’illustrer la discontinuité essentielle du temps.
Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Édition Stock
vendredi 9 octobre 2009
chut
Dans l’ordre, j’ai fait la tournée de mes trois comptes de messageries. Ensuite, j’ai éteint l’ordinateur, je me suis levée, je suis allée à la salle de bain, j’ai fait pipi. J’ai pris deux bonnes longueurs de bras de papier hygiénique pour m’essuyer, que j’ai ensuite jeté dans la cuvette. Je n’ai pas tiré la chasse, plus par paresse que par soucis d’économie d’eau. La chasse d’eau est brisée depuis un moment. La propriétaire passait autrefois de temps en temps pour faire la maintenance dans l'appartement, mais depuis que je lui dois deux paiements, elle ne passe plus.
Je me suis essuyée, j’ai jeté le papier dans la cuve, je me suis lavée les mains et je me suis brossée les dents. Pas une fois je ne me suis regardée dans le miroir.
Dans ma chambre je me suis déshabillée, j’ai enlevé mon soutien-gorge, libéré mes seins, puis j’ai enfilé une paire de leggings troués, une camisole pour enfermer mes seins à nouveau, un chandail long puisqu’il faisait froid. Je me suis glissée sous le drap et les quatre couvertures, j’ai activé l’alarme du réveil matin, j’ai retiré mes lunettes, fermé la lumière de la table de chevet, j’ai mis des bouchons de caoutchouc dans mes oreilles, j’ai replacé les oreillers sous ma tête et j’ai fermé les yeux.
Ma main droite s’est glissée, un peu par automatisme, sous ma culotte. De l'index j'ai écarté mes lèvres sèches, le majeur et l’auriculaire ont pressé mon clitoris, sec aussi. D’une forte pression de la main je l’ai massé en visualisant des pénis en érection et des vagins mouillés. Pleins, rasés, des membres sans corps, sans visage. Quelques minutes plus tard j’ai joui, j’ai enfoncé un doigt dans ma vulve et je l’ai frotté sur le relief rugueux à l’intérieur puis, quand les spasmes se sont fait plus distants, j’ai recommencé, une fois, deux fois, trois fois, jusqu’à ce que j’aie mal au bras.
Alors j’ai rallumé la lampe, j’ai remis mes lunettes, j’ai retiré mes bouchons d’oreilles, je me suis levée, je suis retournée m’asseoir devant l’écran. J’ai ouvert l’ordinateur, j’ai allumé une cigarette et j’ai vérifié à nouveau mes trois comptes de messageries. J’ai constaté encore une fois que je n’avais reçu aucun courriel. J’ai tiré sur ma clope jusqu’au filtre, je l’ai écrasé dans le cendrier, puis je me suis levée, je suis retournée à la salle de bain. Je me suis concentrée sur la pression de ma vessie et en attendant, j’ai respiré l'odeur de mes doigts. Ils sentaient le sexe et la cigarette.
J’ai pissé, je me suis essuyée, j’ai plongé le bras dans le réservoir d’eau, j'ai tiré sur le couvercle sous la pompe et la toilette s’est vidée. Je me suis lavée les mains et j’ai repris le tube de dentifrice pressé au maximum.
Je n’ai pas les moyens de me laver les dents aussi souvent, ai-je pensé.
J’ai reposé le tube, bu une gorgée d’eau, je me suis observée un moment dans le miroir, je me suis trouvée moche. J’ai éteint la lumière et je suis retournée me coucher, cette fois pour de bon.
mardi 21 juillet 2009
Je ne sais plus quand elle disait ça. Maman disait, dit toujours beaucoup de choses.
Je me rappelle les tuiles de la salle de bain, beiges et roses, la céramique sur la rue D’aubigny. Je me rappelle que je m’y suis assise, au pied du bain, et que papa et maman se sont assis avec moi, moi entre les deux, et qu’on a pleurer ensemble. Peut-être que c’était moi seulement qui pleurait, mais j’aime penser qu’on pleurait tous ensemble.
Je me rappelle m’être dit des bêtises souvent, m’être traiter de grosse vache sale devant le miroir, m’être donner des coups de poings sur les jambes, sur la tête, des claques dans le visage. Grosse vache laite, salope, t’es grosse, tu vaux rien, grosse criss de vache.
Maman disait Tu es plus belle aujourd’hui que tu ne le seras jamais. Elle disait Aujourd’hui est le premier jour de ta vie, mais depuis qu’elle l’a dit j’ai entendu cette phrase trop souvent.
Ce matin, nue devant le miroir, je me demandais comment j’allais m’habiller lorsque je serais à Aix en voyage, ce que je mettrais dans ma valise. Je me regardais, mon corps, ma chair, mon ventre, mon visage, de profil, de face.
J’ai quatre As et un Roi dans mon jeu.
lundi 6 juillet 2009

C’est que le temps dure longtemps et qu’elle a pris un peu d’avance. Parce qu’elle aimerait que tout arrive pour de bon, que tout ce qu’il y a à faire soit fait, et d’en finir avec les larmes et qu’après plus rien. Avoir cru au bonheur, elle l’aurait cherché dans le silence du dernier lieu ou dans la dormance des volcans. Mais elle s’étourdie de ce bruit ambiant, de toutes les paroles, des grands pas que font les gens. Elle s’y précipite sans faire d’économie, pour que peut-être ensuite il n’en reste rien.
Comme cette nuit où elle est tombée par accident dans ton lit. D’un seul souffle les caresses, l’embarras, goûter à tout partout à la fois, offrir et prendre, gémir déjà, enterrer sa maladresse sous ses cris, s’élancer de là-haut, craindre que tout s’évanouisse entre temps, surtout ne pas se laisser envahir par l’angoisse, ne pas réfléchir à sa chair molle, à l’expression de son visage, aux ricochets du désir assouvi qui vous laisse plus petit qu’avant, aux larmes qui montent soudain, suspendre ses émotions dans la foulée, surtout ne pas laisser ses yeux se remplir d’eau, surtout ne pas envisager l’impuissance de son cœur à tenir le coup, se hâter d’en finir.
Une fois étendue, dans le calme plat de la nuit, poser un pied par terre aide à atténuer la nausée.
Qu’il serait bon, pense-t-elle, de se réveiller un matin et que la terre ait cessé de tourner.
samedi 27 juin 2009
N'importe où

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »
Mon âme ne répond pas.
« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »
« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme !
jeudi 25 juin 2009
Lieux où on a dormi
Le visiteur du soir, Jean Paul Lemieux, 1956Chez Jean-Claude, sur la rue Ste-Claire, j'y ai dormi des centaines de fois.
Je ne sais pas qui dort dans cette chambre aujourd’hui.
mercredi 24 juin 2009
Lieux où on a dormi
dimanche 14 juin 2009
Un weekend
samedi 6 juin 2009
dimanche 31 mai 2009
mardi 14 avril 2009
"Le monde en moi"
L’auteur confirme dans son plus récent ouvrage cette posture littéraire. Les années est un récit auto-socio-biographique, qui retrace l'évolution de la société française, de l'après-guerre aux années 200, à la fois d'un point de vue général - par le recensement des opinions, expressions, objets, chansons, coutumes – et personnel, puisqu’à travers la description des photos et des scènes familiales est commentée l’existence d’une femme.
Tôt dans sa carrière littéraire, Annie Ernaux renonce à la fiction pour entreprendre son projet auto-socio-biographique, un choix révélateur qu’elle explique dans L’écriture comme un couteau : « Mais ce terme de "récit autobiographique" ne me satisfait pas, parce qu’il est insuffisant. Il souligne un aspect certes fondamental, une posture d’écriture et de lecture radicalement opposé à celle du romancier, mais il ne dit rien sur la visée du texte, sa construction. (...) Or, La Place, Une femme, La honte et en partie L’événement, sont moins autobiographiques qu’auto-socio-biographiques. »
Le terme « confessions impersonnelles » proposé par Pierre Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes illustre parfaitement la démarche d’écriture entrepris par Annie Ernaux: « Je ne parlerai donc que très peu de moi, de ce moi singulier en tout cas, que Pascal dit "haïssable". Et si je ne cesse pourtant de parler de moi, il s’agira d’un moi impersonnel que les confessions les plus personnelles passent sous silence, ou qu’elles refusent pour son impersonnalité même.
Ainsi, témoignant de l’influence des théories de Pierre Bourdieu sur son travail, Ernaux écrivait en 2005 : « Mais la confession impersonnelle que je pratique part de l’intime, du singulier (…) et l’impersonnalité provient d’une distance objectivante qui prend en compte les données sociologiques, historiques, en s’efforçant de mettre au jour quelque chose de collectif, de général. »
Son parcours individuel, Ernaux le juge représentatif de son époque. C’est pourquoi elle tente dans Les années d’extraire de sa mémoire les expériences personnelles et collectives significatives pour en faire une synthèse de plus de 60 ans d’Histoire vécue.
Si l’habitus de classe, c’est-à-dire les dispositions des individus acquises par leurs expériences sociales qui sont à l’origine de leurs pratiques, est selon Bourdieu déterminé par la necessité, il semblerait donc que la pauvreté économique détermine la pauvreté culturelle des milieux ouvriers, phénomène sur lequel Ernaux s’est penché abondamment dans La Place et Une femme consacrés à la vie de son père et de sa mère.
Pourtant, malgré ces conditions sociales difficiles, la mère d’Ernaux l’encourage à poursuivre des études Elle est envoyée à l’école privée, puis, étudiante boursière, elle complète son éducation à l’université de Rouen, où elle découvre le Surréalisme d’André Breton. Elle reprendra d’ailleurs plus tard sa formule célèbre: « Transformer le monde, a dit Marx; Changer la vie, a dit Rimbaud; ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »
Agrégée et professeur de lettres modernes, puis écrivain à succès, elle se qualifie elle-même de transfuge de classes pour expliquer la tension provoquée par son ascension sociale.
C’est ce mal-être social causé par la rupture d’avec le monde des « dominés » et ce passage à une classe sociale de dominants qui sera le moteur de la démarche d’écriture d’Annie Ernaux.
Pour tenter de faire un bref résumé des thèmes abordés par Ernaux dans Les années, nous procéderons à sa manière, relatant les évènements marquants et suivant l’ordre chronologique de son texte.
On remarque à ce propos que, bien qu’Ernaux ait choisi d’éviter l’usage de chapitres pour diviser les segments de son texte - ce qui suggère que le temps vécu ne se divise pas mais s’écoule d’une traite - les tournants de chaque décennie sont marqués par une description détaillée d’une photographie caractéristique de l’époque, la représentant enfant, adolescente, mère de famille et grand-mère, dépeignant les modes vestimentaires, des manières d’être, de se tenir, les lieux visités etc.
Ces arrêts sur images sont systématiquement accompagnés du récit d’un repas familial du dimanche. On y suit l’évolution du langage, des habitudes alimentaires, des sujets de conversation, des mœurs etc.
L’ouvrage s’ouvre donc sur la description détaillée d’une photo en noir et blanc montrant un bébé rachitique, puis sur la mise en scène d’un repas de fête et l’énumération fragmentée des sujets de conversations des convives :
« Ils n’en avaient jamais assez de raconter l’hiver 42, glacial, la faim et le rutabaga, le ravitaillement et les bons de tabac, les bombardements, l’aurore boréale qui avait annoncé la guerre... »
À la fin des années 40 et au début des années 50, elle assiste à la Reconstruction des bourgs normands, qu’accompagnent le développement urbain et les progrès médicaux qui bouleversent la vie quotidienne avec la venue de l’eau courante et des antibiotiques, bouleversement décrient tels qu’ils sont perçues par une petite fille d’à peine 5 ans, souvenirs voilés par la mythologie de l’enfance.
Ernaux s’applique ainsi à faire une lecture de ce que le monde à inscrit en elle par l’immersion dans ce temps révolu.
«Les enfants n’écoutaient pas et se dépêchaient de quitter la table dès qu’ils en avaient reçu la permission (...) Mais ils retenaient tout. À côté de ce temps fabuleux – dont ils n’ordonneraient pas avant longtemps les épisodes, la Débâcle, l’Exode, l’Occupation, le Débarquement, la Victoire – ils trouvaient terne celui, sans nom, où ils grandissaient. »
Glissant imperceptiblement d’un temps vers un autre, Annie Ernaux peint une fresque des chambardements politiques et sociaux dont elle a été témoin. Placée devant la multiplicité des objets de la réalité à saisir, Ernaux procède à l’énumération de souvenirs divers, recensant non seulement les événements mais également les livres lus, les paroles de chansons qui ont marqué, les scènes de films retenues, faisant l’inventaire des progrès technologiques, passant en revue les objets accumulés, de façon à déployer un étonnant tableau de ce dont est faite la vie quotidienne. Les commentaires entendus, les croyances et les expressions d’autrefois sont rapportés comme une rumeur souterraine.
« Au-dessous de l’idéal et des yeux clairs s’étendaient, on le savait, un territoire informe, gluant, contenant des mots et des objets, des images et des comportements : les filles-mères, la traite des Blanches, les affiches du films Caroline chérie, les capotes anglaises, les mystérieuses publicités pour “l’hygiène intime, discrétions assurée ”, les couvertures du journal Guérir, “les femmes sont fécondes que trois jours par mois“, les enfants de l’amour, les attentats à la pudeur, Janet Marshall étranglée avec son soutient-gorge dans un bois par Robert Avril, l’adultère, les mots lesbienne, pédérastre, la volupté (...) à l’infini. »
À l’adolescence, ce sont, plus que l’existentialisme ou le retour de Charles de Gaulle, les interdits moraux de l’Église catholique et de l’autorité parentale qui préoccupe l’auteur. S’éduquer, lire Sagan et Beauvoir, pratiquer la méthode Ogino n’apportent aucun secours contre la honte qui menace les jeunes filles.
En effet, dans les années 60 l’interdiction d’avorter par la loi obligera des milliers de filles à subir des opérations clandestines, dont Ernaux elle-même.
« Avoir lu Simone de Beauvoir ne servait à rien qu’à vérifier le malheur d’avoir un utérus. »
Lorsque la pilule contraceptive est enfin légalisée, Ernaux est déjà mariée et mère. Son existence rangée ne la laisse pas présager le retournement des mentalités qui marque la fin des années soixante.
« C’était un printemps pareil aux autres (...) On avait suivi les jeux olympiques d’hiver avec Jean-Claude Killy, lu Élise ou la vraie vie, (…), ne prêtant qu’une attention vague aux troubles dans les universités parisiennes relatés à la radio.»
Au mois de mai 1968, brusquement, le temps semble s’arrêter : « Penser, parler, écrire, travailler, exister autrement : on estimait n’avoir rien à perdre de tout essayer. 1968 était la première année du monde.»
Soudainement, on cherche à tout connaître, on se gave d’idées et de concepts, on remet en question la famille, l’éducation, le travail.
« Sortaient de partout des mouvements, des livres et des revues. Des philosophes, critiques, sociologues : Bourdieu, Foucault, Barthes, Lacan, Chomsky, Baudrillard, William Reich, Ivan Illich, Tel Quel, l’analyse structurale, la narratologie, l’écologie. »
« On ne se souviendrait ni du jour ni du mois (...), seulement qu’on avait lu tous les noms, du premier au dernier, des 343 femmes – elles étaient donc si nombreuses et on avait été si seules avec la sonde et le sang en jet sur les draps – qui déclaraient avoir avorté illégalement, dans Le Nouvel Observateur. »
Dans les années 70, on commence à se réaliser hors du couple et on entrevoit l’écriture :
« Au fur et à mesure que sa mémoire se déshumilie, l’avenir est à nouveau un champ d’action. Lutter pour le droit des femmes à avorter, contre l’injustice sociale et comprendre comment elle est devenue cette femme-là ne fait qu’un pour elle. »
De plain-pied dans la société de consommation, on divorce, se séparant les biens dont l’accumulation résume la vie commune. « Les idéaux de mai se convertissaient en objets de divertissement. »
Tandis que les guerres du monde suivent leur cours, on observe avec distraction le déroulement de la vie extérieur sans savoir ce que l’on retiendra plus tard de ces jours-là. Dans la lassitude des discours politiques, on assiste à l’arrivée de Jean-Marie Le Pen. Parallèlement, on craint cette maladie nouvelle, le sida.
Au début des années 80, « Les hommes politiques se produisaient à la télé dans des mises en scène solennisées et tragifiées par la musique », affirme Ernaux. « L’État s’éloignait à nouveau de nous. »
« Les années 90 qu’on venait de traverser n’avaient pas de signification particulière, des années de désabusement. » On préfère ne pas se souvenir des crises en Irak, au Kosovo. « Il n’y a rien devant nous. » On se rappellera de la mort de la princesse Diana et avec cynisme de la robe tâchée de sperme de Monica Lewinsky.
L’année 2001 représente un autre tournant dans la vie. On devine qu’elle marquera l’Histoire des grands bouleversements.
« De prime abord c’était quelque chose qui ne pouvait être cru (…) ni pensé, ni ressenti, juste regardé sur l’écran de télévision, encore et encore, les tours jumelles de Manhattan s’effondrant l’une après l’autre (…) comme si à force de voir les images cela allait devenir réel. »
« Le 11 septembre refoulait toutes les dates qui nous avaient accompagnés jusqu’ici. De la même façon qu’on avait dit "après Auschwitz", on disait "après le 11 septembre", un jour unique. Ici commençait on ne savait pas quoi. Le temps aussi se mondialisait. »
Il faut alors « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. »
Ainsi, de la même manière que le temps vécu se déploie hors de nous dans un magma d’images et de sensations, les phrases d’Ernaux nous transportent jusqu’au moment le plus près du présent, celui de la rédaction de son récit:
«Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire. »
Nous procéderons maintenant à l’analyse des procédés littéraires employés par Ernaux afin d’objectiver sa trajectoire individuelle.
Annie Ernaux avait déjà recours en 1984, avec La Place, à l’écriture de la distance. Cette position narrative dépourvue de marques affectives rappelle l’expression d’ « écriture blanche » introduite par Roland Barthes (dont Annie Ernaux est lectrice) dans Le degré zéro de l'écriture
L’écriture blanche, ou « plate », dans le cas d’Annie Ernaux, désigne une voix et un style dépouillés, sans intonation, paradoxalement dans une sorte d'absence idéale de style qui permettrait une exploration objective de la réalité.
Selon le philosophe Paul Ricoeur, « le temps devient humain dans le mesure seulement où il est articulé de manière narrative. » Or, le temps du récit "palimpseste" des Années d’Ernaux (pour reprendre une expression de l'épilogue), dévale dans un imparfait non limitatif, sans bornes fixes, un temps de l’arrière-plan accentuant l’effet de mouvement insaisissable du temps humain : « Ce sera un récit glissant, dans un imparfait continu, absolu, dévorant le présent au fur et à mesure jusqu’à la dernière image d’une vie. »
« Aucun "je" dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais "on" et "nous" - comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant. »






